Alors que mars tire à sa fin et que j’ai moins d’énergie en raison de l’hiver qui s’éternise, je prendrais bien la place de la lectrice imaginée par Lucie Cousturier. Vous aussi? À vous de nous raconter en vos mots ce que ce tableau évoque pour vous. C’est avec plaisir que nous vous lirons dans sept jours, lors de la validation des commentaires.
Mais d’abord, prenez le temps de lire les textes déposés sur la scène livresque de dimanche dernier, Pour ma part, je ne me lasse pas de vous lire.
À la semaine prochaine pour la suite!
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Quand son moral et gris, quand le ciel s’obscurcit, quand l’existence perd de son sens au point d’en rester au lit, Livia sait toujours où aller pour retrouver sa confiance, sa gaieté, sa joie d’être en vie.
Il n’y a pas bien loin à aller. Juste tourner le coin de l’allée. Celui du couloir. Celui qui mène à sa bibliothèque.
Là elle choisit sur les étagères les livres les plus emplis de couleurs. Ses ouvrages d’art sur les fauves, ou fauvistes (l’un ou l’autre se dit, ou se disent, comme se plaisait à le lui rappeler fréquemment avec son humour habituel un ami dont elle souffre aujourd’hui de l’absence). Ses précieux volumes sur les délicats impressionnistes aussi, et sur les postimpressionnistes aux traits et coloris plus audacieusement puissants. Ses catalogues d’expositions sur les expressionnistes aux tons vifs et soutenus, parfois jusqu’à à l’extrême. Et bien entendu, ceux sur les énergiques œuvres de l’art aborigène australien, qui constituent de si forts et incomparables piliers de sagesse, et sont de véritables hymnes à la vitalité.
Immédiatement, elle se sent alors environnée d’un halo coloré qui ravive son âme et ranime son ciel intérieur, qui ravit et répare ses sens. Ses sens qui se trouvaient si tristement en manque de jouissance.
« Je veux aimer, aimer éperdument! / Aimer juste pour aimer : ici… là-bas… / Et celui-ci et celui-là, l’autre et tout le monde… / Aimer! Aimer! Et n’aimer personne! »
Comme on se délecte d’un fruit nouveau, j’ai savouré chacun de mes premiers mots de Châtelaine de la Tristesse. Ils ont été les compagnons inséparables des premières flâneries par les étroites, mystérieuses et mal éclairées ruelles de la poésie.
C’était avant les années troublées par l’inconnu. Après la dure froideur de l’orphelinat. L’ivresse d’apprendre ce que vivre veut dire. Tomber pour se relever une fois de plus. Serrer les dents. Faire semblant d’être fort. Et encore.
Les mains fièvreuses, tremblantes et malhabiles sur le corps sacré d’une femme. Le vertige. La secousse. L’oiseau fragile et heureux dans un ciel infini.
Et encore d’autres mots… Ceux d’Alda Lara. Médecin et poète.
« Par le chemin descend la nuit / Mère Noire descend avec elle… »
Dans mon cœur ces mots résonnent toujours comme le combat pour la dignité du peuple angolais, alors que les vents lui étaient si contraires. Cruellement contraires.
« Est-ce le signal? / Non. / Il fait jour. / Une nuit de veillée. / Et tout cela en vain. / C’est Noël. / Noël en prison. »
Le désarroi de Deolinda Rodrigues. La condition de sa peau en quelques larmes. Et où d’autres n’ont vu que la haine, j’ai vu une tristesse humainement douloureuse.
Quand je leur disais que l’amour n’est rien d‘autre qu’un sentiment, ils me répondaient que les murs nous écoutent, qu’il faudrait que j’apprenne l’art de me taire.
On oublie si souvent que la nuit est aveugle et que c’est par l’errance des corps qu’on trouve l’amour.
Puis, l’haleine parfumée d’autres mots, est venu biturer mon regard.
« Vois comme il fleurit / ponctuellement / le magnolia / en devinant ma soif / l’urgence de la couleur. » (Lidia Borges) ;
« Le feu est allumé / les mains sont prêtes / le jour a arrêté sa marche lente / pour plonger dans la nuit » (Ana Paula Tavares)
« J’ai mis mon rêve sur un navire / et j’ai mis le navire sur la mer; / puis, j’ai ouvert la mer avec les mains, / pour que mon rêve puisse se noyer. » (Cecilia Meireles) ;
« Parfois, lorsque tombe la nuit, / Tranquillement, calmement, / Je m’appuie à la fenêtre et je suis / La courbe mélancolique du couchant. » (Fernanda de Castro)
C’est par tous ces mots, mis au monde par tant de femmes, que j’ai appris à regarder en silence. C’est par leurs plumes, aiguisées par tant de souffrances étouffées, que j’ai appris à être. Souvent je me dis que par leurs mots, j’ai retrouvé les jours d’insensées tempêtes, en chacune d’elles l’étincelle de la femme qui m’a toujours tant manqué.