
Comme j’ai eu un réel coup de foudre pour cette toile peinte par l’artiste Marleen Suzanne, j’ai décidé de vous l’offrir afin que vous la racontiez en vos mots, comme vous le faites chaque semaine depuis plus de 18 ans.
Comme le veut l’habitude, aucun commentaire ne sera validé avant dimanche prochain. Vous avez donc amplement le temps de lire les textes déposés sur la scène de dimanche dernier, de les commenter si vous le souhaitez et d’écrire quelques lignes. C’est avec plaisir que nous vous lirons.
D’ici là, bon dimanche et bonne semaine à tous les envosmotistes et à celles et ceux qui les lisent.
2 réponses
Printemps et été 2020, cela vous dit quelque chose? Pour certains et certaines une période difficile. Pour d’autres, une redécouverte de soi. Et la possibilité de renouer vraiment avec la vie. Il fait magnifique, de façon exceptionnelle. Dans la durée. Jour après jour. Un vrai miracle. Début mars, on se croirait déjà au printemps. J’explore les plaisirs de mon jardin jusque là trop souvent délaissé pour cause de travail et d’averses, pour raisons d’hiver et diverses. Et j’ai la surprise de me rendre compte que je dispose maintenant, après quelques années, d’un réel petit coin de forêt tel que j’en rêvais depuis toujours, du plus profond de mes désirs. Avec une mini-clairière où je peux m’allonger pour lire, ou m’asseoir à une petite table. Et surtout, je dispose de temps, car l’adaptation au travail à distance et l’organisation de la vie en confinement, avec les enfants à la maison et les parents ou grands-parents pour lesquels ils font les courses, occupent trop mes étudiants adultes pour qu’ils suivent avec assiduité mes cours, eux aussi proposés à distance. Les deux temps du dictionnaire sont donc en harmonie pour ma plus grande félicité: des journées où je ne cours plus, et un soleil quotidien bienfaisant et indéfectible. J’en profite pour bichonner mon jardin. Mais aussi pour me reposer, car j’en ai grand besoin, après avoir frôlé le burn-out au cours des années précédentes. Je sors un à un de ma grande vitrine tous mes livres d’art, que je n’avais pas ouverts depuis bien longtemps. Et pour la plupart jamais vraiment lus, pas regardés assez attentivement. Infini ravissement. Bonheur de jouir de mes journées. De retrouver mes livres. De me plonger dans l’art. Au plus près de la terre. Au même moment certains meurent, il est vrai, et je ne veux pas entrer ici dans ce qui pourrait devenir polémique concernant leur nombre ni les causes de ces décès. Ce que je sais c’est que des personnes sont mortes d’isolement et d’un manque de suivi de leurs maladies bien plus que du virus, et que jamais encore on n’avait empêché des personnes d’honorer leurs morts par une cérémonie. Je sais aussi que le personnel soignant, depuis longtemps en manque d’effectifs, connut alors un surcroît de travail et des conditions très pénibles. Pour moi, et pour quelques autres qui se reconnaîtront, pour qui les journées se sont alors au contraire allégées, nous vivions cependant une véritable renaissance. Une respiration et une liberté enfin retrouvées. Une fraîcheur spontanée de vivre, enfin à portée de main.
Dans le coin, tout le monde la connaissait. Enfin. Je m’avance. Tout le monde s’était habitué à sa présence quotidienne. Elle venait, chaque jour, au milieu de la matinée et se couchait sur l’herbe où elle passait des heures à lire. De temps à autre, elle levait les yeux. Regardait autour d’elle. Pour retourner aussitôt à son bouquin. Avec la même joie que celle de celui qui rentre chez lui après un voyage.
Bien entendu. Tout le monde parlait d’elle. La lectrice du parc des Poètes. C’est ainsi qu’on la désignait. Puisque personne ne connaissait son nom. Elle semblait absente. Même lorsqu’elle levait les yeux, on se demandait si elle voyait les passants. Probablement. Personne ne pourra le dire avec certitude.
Alors, les gens, quand ils ne savent pas, ils racontent n’importe quoi. Pour M. Paul, belle comme elle l’était, elle ne pouvait que faire un métier nocturne, disait-il avec un sourire malicieux. Strip-teaseuse ou quelque chose dans le genre. Pour Mlle Geneviève, elle était à coup sûr gouvernante dans une maison bourgeoise et ne travaillait que le matin et le soir, dès le retour des maîtres. D’ailleurs, elle était tenue au secret, ce qui l’empêchait de parler aux gens. Et croyez-moi, je m’y connais dans ces emplois-là, disait avec certitude Mlle Geneviève.
Un soir, j’ai rendu visite à une amie proche, opérée d’un cancer du sein, à l’hôpital de Saint-Luc. En partant, à une heure tardive, j’ai décidé de prendre les escaliers intérieurs au lieu de l’ascenseur. Je ne sais toujours pas pourquoi cela m’est venu à l’esprit.
Au sixième étage, là où sont les enfants porteurs de maladies lourdes, en regardant par la porte vitrée, j’ai cru reconnaître une silhouette familière, habillée d’une blouse blanche. Nos regards se sont croisés. Elle m’a souri. Puis elle est retournée à son occupation.
Le lendemain, comme d’habitude, elle était là. Avec son livre. Son air détaché de tout le reste. Nos regards se sont croisés un moment. Il me semble qu’elle m’a à nouveau souri.
Puis, plus loin, M. Paul et Mlle Geneviève étaient en pleine séance de bavardage. La lectrice vient d’arriver, m’ont-ils lancé. On se demande toujours ce qu’elle peut faire pour gagner sa vie.
Et moi donc, je leur ai répondu. Et moi donc les amis.