Déjà dimanche! Les semaines passent décidément très vite. Trop vite? Peut-être pas puisque chaque semaine qui passe nous rapproche du printemps. Est-ce ce que se dit la jeune femme peinte par l’artiste belge Joseph Leempoels en lisant une lettre qui annonce peut-être l’arrivée de quelqu’un dans peu de tenps? À vous de nous le dire en entrant dans la scène afin de lui donner vie.
Comme le veut l’habitude, aucun commentaire ns sera validé avant dimanche prochain. Vous avez donc sept jours devant vous pour lire les textes déposés sur la toile de dimanche dernier, les commenter si vous le souhaitez et écrire quelques lignes. C’est avec plaisir que nous vous lirons.
D’ici là, bon dimanche et bonne semaine à tous les envosmotistes et à celles et ceux qui les lisent.
2 réponses
Ce matin-là S. ne l’oubliera jamais.
Son mari vient de partir au travail et sa fille pour l’école.
Avec sa voisine, elles conduisent à tour de rôle leurs deux fillettes a l’école maternelle toute proche, ce qui permet à l’une comme à l’autre un jour sur deux de paresser un peu en début de matinée et de prendre leur petit déjeuner à l’aise.
Justement, il reste ce matin du gâteau d’anniversaire de J, qui a eu cinq ans hier.
Comme tous les deux jours, S. a conduit J. jusqu’à la porte d’entrée, l’a embrassée fort sur les deux joues et a accueilli le bisou timide de la petite V, la fille de la voisine.
Avec la mère de V. elles ne s’embrassent jamais. Sans doute parce que cela ferait trop d’embrassades. Juste un large sourire, et un signe d’amitié et de remerciement de la main, ou de la tête.
Ensuite, S. a pour rituel d’ouvrir la boîte aux lettres, car souvent le facteur est déjà passé. Elle qui aime ses matinées douillettes, et rend grâce au ciel de ne pas devoir travailler afin de pouvoir se consacrer à l’entretien du ménage, elle admire en particulier ceux qui se lèvent tôt pour distribuer le courrier, chargés de lourds sacs de cuir, et qui travaillent à l’extérieur par tous les temps.
Si parfois la boîte contient des factures dont elle se passerait, ces temps-ci il a plu des souhaits de bonne année. Et hier des cartes de vœux pour sa fille.
Ce matin, elle découvre une enveloppe blanche allongée, et tout en la saisissant elle éprouve en retour l’effet d’un terrible choc électrique. La missive provient de la clinique, où exerce leur pédiatre. La semaine passée, il a fait effectuer par J. quelques tests d’évaluation psychotechnique. Mais S. ne s’attendait pas à une réponse si prompte. Nerveusement, elle décachette l’enveloppe en remontant l’escalier.
Et là, elle comprend tout de suite qu’il lui faudra s’asseoir, et rapidement. Sans plus un regard d’intérêt pour la part de cake dans l’assiette ni pour son pain toasté, elle commence à lire. Sa bouche est sèche soudain, comme si toute la salive en avait été absorbée. Et à mesure qu’elle déchiffre l’écriture qui se veut empreinte d’empathie mais a pour elle la violence de coups de poignard répétés, la sidération s’empare d’elle et la brutalise. Sur une double page immaculée s’alignent des mots à la fois dépourvus pour elle de sens, et lourds d’un sens qu’elle se refuse à comprendre. Des mots cruels, froids, fonctionnels. Des mots qui concernent sa petite fille, et pourtant ne ressemblent en rien à cette enfant si vivante et joyeuse qui est la sienne. La leur. Des termes professionnels, techniques, qui n’évoquent nullement l’avenir radieux qu’elle projette pour J. Son regard embué déchiffre douloureusement ce texte qu’elle n’accepte pas d’intégrer, et qui pourtant est bien là, noir sur blanc:
« Madame, Monsieur,
Je suis au grand regret de devoir vous annoncer que les tests effectués sur votre fille J. ont donné des résultats qui nous affligent grandement mes confrères et moi, et vous affligeront, nous en sommes conscients, bien plus encore.
Les retards que nous avons constatés vous comme moi dans le développement moteur, langagier et social de J. s’avèrent hélas être les signes d’un handicap mental irréversible, dont la cause est plus que probablement à trouver dans le manque d’oxygène dont son cerveau a souffert à la naissance. C’est un événement que nous avions préféré négliger car nous espérions qu’il n’entraînerait aucune suite fâcheuse.
Et en effet, malgré ces retards, J. a marché, parlé, et effectué jusqu’ici à peu près tout son apprentissage de façon correcte, même si dans des délais différés par rapport aux normes habituellement enregistrées.
Malheureusement, je ne peux vous promettre la même chose pour la suite.
Il nous apparaît comme certain à ce stade que J. développera au cours des années qui viennent une capacité d’analyse réduite ou difficile à mobiliser. Elle rencontrera de façon à peu près sûre des difficultés de repérage spatio-temporel l’empêchant de se déplacer et de s’orienter seule, ainsi que des difficultés face à l’imprévu ou à l’inconnu, et une certaine incompréhension de ce qui constitue la plupart des codes sociaux.
Dans le meilleur des cas, elle pourra cependant apprendre à lire et à écrire. Mais cet apprentissage exigera dans son cas un suivi pédagogique beaucoup plus important que pour la moyenne. Il se peut qu’elle arrive à compter, mais réaliser des opérations d’arithmétique ou résoudre des problèmes lui sera tout à fait impossible. Durant toute son existence, elle sera dépendante d’adultes bienveillants lui assurant un cadre de sécurité et d’affection. Nous pensons qu’elle atteindra et conservera un âge mental de huit ans, pas beaucoup davantage. Nous ne pouvons à l’heure actuelle avancer aucun pronostic ou diagnostic détaillé. Il est cependant de notre devoir de vous prévenir du type de complications que J. rencontrera et que vous rencontrerez inévitablement dans le futur.
Pour votre consolation, et pour autant qu’une consolation soit pour vous envisageable, votre petite J. continuera très probablement à vous montrer beaucoup de tendresse. Ces enfants que l’on dit handicapés mentaux peuvent surprendre par les trésors d’amour qu’ils sont capables de témoigner à leur entourage.
Je souhaite que cette dernière nouvelle puisse suffisamment alléger votre peine de parents.
Et je suis bien entendu à votre disposition pour échanger de vive voix à propos de ce malheur qui vous touche.
Veuillez recevoir, Madame, Monsieur… »
Effondrée, elle n’a pas le courage de lire jusqu’au bout la formule de politesse. C’est comme si le ciel, d’un coup, lui était tombé sur la tête.
Comment aura-t-elle la force de se lever, de préparer le repas, d’accueillir J. ce midi comme si de rien n’était? Même à la voisine, elle ne dira rien. Pas tout de suite. Le temps de digérer tout ça. De le partager avec E., son mari, dans leur intimité. Personne ne doit savoir. Même si d’ici quelque temps, de plus en plus mal ils pourront le cacher, car de plus en plus cela se verra. Il faudra informer la famille. Comment réagiront ses parents, et les parents de E. ?
Bien sûr, J. est vivante, n’est-ce pas le principal? Et physiquement elle se porte bien. Même si S. ignore tout de l’espérance de vie de ces enfants qu’on dit « anormaux ». Il va falloir réagir. Agir. Se préparer à être à vie les parents d’une petite fille. Quand elle pense que certains parents voudraient ne pas voir leurs enfants grandir !
Le thé a refroidi dans la théière. S. n’ose croiser son reflet dans la glace. Elle, si coquette, y pense d’ailleurs à peine . Il faudra toutefois qu’elle se poudre, qu’elle s’habille, qu’elle accomplisse quelques achats pour le repas. Pourvu que personne en route ne lui parle de J., ne lui demande des nouvelles. Que dirait-elle ?
Et comment annoncera-t-elle cela à E. ce soir, lui qui comme elle il y a encore quelques instants, ne se doute de rien ? Elle lui tendra simplement la lettre. Et en voyant ses yeux rougis, ainsi que les sanglots qu’elle ne pourra vraisemblablement plus retenir, il sera immédiatement alerté du drame.
Je ne saurais dire pour quelle raison les mots de Paul Nizon, l’auteur de L’année de l’amour, revenaient sans cesse dans mon esprit.
« Cette ville glaciale te tuera ou te ressuscitera… »
La « ville » était Montréal. Évidemment. Celle-là même où j’ai tant aimé me promener au fil des heures égarés. La ville des jardins perdus entre le silence épais des murales et les rires d’enfants insouciants et libres. La ville carrefour des écrivains. Suzanne Aubry, Michel Tremblay, José Acquelin, Nicole Brossard et bien d’autres. Puisque « nous avons tous un silence qui galope en nous les soirs de chagrin. »
Et de la pinte de rousse !… Assis, auprès de ma blonde, spectateur infatigable du théâtre de la vie, comme l’aurait dit un certain William, qui a une école à son nom du côté de Mont-Royal.
Promenades rêveuses le long de la rue Sherbrooke, jusqu’à ce que le jour s’efface, avec lenteur, dans les bras froids de la nuit et me fasse danser sur un air de violon…
Je revis. Il me semble que la ville glaciale m’offre l’insouciance qui me manque tant, pour tout oublier. Pour être léger, sans que la somme de tous mes souvenirs et de mes peurs viennent m’assaillir.
Le cœur bat la chamade. Amoureux apeuré, qui regarde Montréal, en silence, émerveillé par une femme qui lit. Belle, mystérieuse, paisible. Éternelle.