Ce que mots vous inspirent 869
J’aime l’idée du voyage des mots vers ceux pour qui ils ont été écrits. (Philippe Besson)
*toile de Christen Dalsgaard
J’aime l’idée du voyage des mots vers ceux pour qui ils ont été écrits. (Philippe Besson)
*toile de Christen Dalsgaard
Vie
Vie —
Étrave d’un oiseau qui fend la mer,
La mort roule en tes profondeurs
Et s’évanouit.
Un clin d’œil :
Elle fut — elle a disparu.
C’est à peine si sa surface
Se courbe et se ride,
Creuse une vague sous le vent,
Un peu d’écume se disperse et meurt,
Puis de nouveau tes milliers de flux
Se gonflent,
Et de nouveau tes vagues font rumeur
De pleurs et de rires.
Vie —
La mort n’est donc que ce clin d’œil,
Un songe orageux :
Elle fut — elle a disparu.
Toi seule, toi seule
Tu es partout, toi l’éternelle,
Herbe et arbre, terre et ciel.
C’est toi l’oiseau, qui fend l’espace.
Tu es l’homme, chair et sang,
Qui combat pour le bonheur.
Tu es l’espoir qui connaît et qui croit,
Qui referme toutes les plaies,
Qui réconforte et qui promet,
Et aussi le clin d’œil
de ce qui fut et de ce qui n’est plus
C’est toi!
Louis Miller (1889-1968)
(Anthologie de la poésie yiddish)
*choix de la lectrice de Diren He
Voilà dix ans que paraissait La déferlante d’Amsterdam, le très beau roman que Yolande Villemaire a dédié à sa filleule. C’est elle qui m’a précisé ce détail en novembre dernier quand nous nous sommes revus au Salon du livre de Montréal après bien des années sans nous voir. J’avais lu le livre à l’époque. Et comme je ne m’appelais pas encore Lali, je n’avais pas remarqué qu’il était dédié à Lali. Et j’ai eu envie de relire La déferlante d’Amsterdam, pour Amsterdam, pour Lali, pour retrouver l’émotion de ma première lecture.
Tout était intact. La beauté de cette ville aimée. Le personnage de Miliana, peintre québécoise en exil pour réfléchir, pour créer, pour se préparer à une naissance. Miliana qui sillonne la capitale des Pays-Bas et en fait surgir ses fantômes alors que la poésie se glisse en elle, se fait une place, devient l’incontournable objet et raison du séjour et des jours de celle qui a fui. Qui n’a rien dit de son départ à celui qu’elle aimait, a aimé, peut-être les deux. Qu’elle ne pense plus aimer.
Tout était intact. Les images, les couleurs, les odeurs. Comme si Miliana avait attendu toutes ces années que je la retrouve. Pour qu’elle me raconte Amsterdam, me révèle ses secrets. Comme il y a dix ans.
Tout était intact. La déferlante d’Amsterdam était, est toujours un roman bouleversant sur l’identité, le pouvoir des rêves, la beauté de la poésie. À un point tel qu’il se peut que vous ayez envie de partir pour Amsterdam. Tout de suite. Sans attendre. Pour écrire.
Il n’y aura sûrement pas de bateau.
Mais il y aura des livres au rendez-vous.
Beaucoup de livres.
Dans 31 jours et quelques heures, je serai en vacances.
Espérons que l’hiver le sera aussi.
Le printemps s’est assez reposé. Il est temps qu’il reprenne du service.
*illustration de Nathalie Andrewson
Écrire n’est rien d’autre que ça : non pas une évasion hors de la réalité, mais une tentative pour changer la réalité, de sorte que l’écrivain peut s’évader des limites de la réalité. (William S. Burroughs)
*toile de Federico Zandomeneghi
Je ne sais pas si j’ai vécu. Je ne sais pas
Si je vis. Je regarde le ciel
Et ne reconnais pas le monde.
Mon corps s’en va vers la nuit,
L’amour, les fleurs des images
D’un sens à l’autre sens m’appellent.
Ne laisse pas ma main privée de bougie
Quand ma chambre s’obscurcira.
Comment dans la blancheur verrai-je ton éclat?
Ton appel comment l’entendrai-je
Quand je resterai seul sur min lit
Quand mon corps connaîtra le silence et le froid?
Marc Chagall (1887-1985)
(Anthologie de la poésie yiddish)
*choix de la lectrice de Suzanne DeCuir
Il n’y a que le premier pas qui coûte.
(Marquise du Deffand, 1750)
Marie de Vichy-Chamrond, marquise du Deffand, vint de sa Bourgogne natale jusqu’à Paris où, à partir de 1749, son salon brilla d’un éclat particulier : on y côtoyait Marivaux, Helvétius, Fontenelle, d’Alembert, des architectes, des sculpteurs, des peintres. C’était une femme très spirituelle qui participait pleinement à l’esprit des Lumières.
Un jour, on parlait du prodige ayant suivi la décapitation de saint Denis — le martyr avait pris sa tête dans ses mains avant de marcher vers sa sépulture. Certains s’extasiaient; la marquise du Deffand dit doucement : « Il n’y a que le premier pas qui coûte. »
Au-delà du mot d’esprit, elle appliqua à sa manière cette situation pour le moins terrifiante, puisqu’elle s’éprit, à 68 ans et étant aveugle, de Walpole, le meilleur épistolier de la langue anglaise et le créateur du « roman noir ».
Gilles Henry, Le mot qui fait mouche : Dictionnaire amusant et instructif des phrases les plus célèbres de l’histoire
*toile de Baruch Lopes Leão de Laguna
Pourvu que cela dure!
(Laetitia Ramolino, 1810)
Napoléon Bonaparte était issu d’une famille de petite noblesse corse d’origine toscane : son père, Charles Bonaparte était un notable local (ami de Pascal Poli, le patriote corse), marié à Laetitia Ramolino; ils eurent huit enfants.
Cette mère fut une femme courageuse, sachant économiser, et se signala pendant la guerre d’indépendance corse (1768-1769) par sa farouche volonté.
Lorsque l’irrésistible ascension commença, elle fut la première à en suivre les péripéties, mais ne se laissa jamais éblouir par les têtes couronnées qu’elle voyait éclore dans sa famille; elle continua de vivre simplement (mais l’empereur était pressant sur l’étiquette) même après avoir reçu, sous l’Empire, le titre de Madame Mère. À plusieurs reprises, elle dit avec son accent corse : « Pourvou qué céla doure! » (Pourvu que cela dure!) Elle vécut assez longtemps (jusqu’en 1836) pour voir l’effondrement du grand édifice; mais sut encore accueillir les ex-rois ses enfants, qui n’étaient presque plus rien.
Gilles Henry, Le mot qui fait mouche : Dictionnaire amusant et instructif des phrases les plus célèbres de l’histoire
*toile de Carl Theodor Von Blaas
Madame, si cela est possible, c’est fait; si cela est impossible, cela se fera.
(Calonne, 1787)
La vie mena Charles Alexandre de Calonne depuis Douai (où il naquit en 1734) jusqu’aux plus hautes responsabilités. D’abord procureur général dans sa ville natale, il fut intendant à Lille en 1768 avant de devenir contrôleur général des Finances en 1783. Il augmenta les pensions et pratiqua la politique de l’emprunt, pour faire croire à la richesse.
Sa tactique échoua et il reprit le programme de Turgot et de Necker, prévoyant un impôt territorial pour tous et l’abolition de la corvée; mais Necker, entre autres, le combattit pour ses dépenses imprévoyantes, qui finirent par le faire disgracier. C’est sans doute de lui que Beaumarchais a dit : « On voulait un calculateur, ce fut un danseur qui l’obtint. »
Calonne, en effet, ne lésinait pas sur les promesses; il dit un jour à Marie-Antoinette, en toute simplicité : « Madame, si cela est possible, c’est fait; si cela est impossible, cela se fera. » C’était encore avant la Révolution…
Gilles Henry, Le mot qui fait mouche : Dictionnaire amusant et instructif des phrases les plus célèbres de l’histoire
*toile d’André Deymonaz
L’exactitude est la politesse des rois.
(Louis XVIII, 1820)
Louis XVIII avait reçu une éducation soignée, lui permettant de montrer une bonne culture générale et approfondie en diverses matières; il avait par ailleurs un esprit acéré et ses formules faisaient souvent mouche.
D’abord comte de Provence, puis comte de Lille, enfin Louis XVIII dès le 8 juin 1795 (date présumé de la mort de Louis XVII), le roi, en raison de ses pérégrinations forcées en Europe, développa un bel esprit de répartie et une bonne appréciation des événements.
Il ne détestait point les maximes et autres pensées, comme certains en écrivaient à l’époque (Chamfort, par exemple) et vers 1820, il donna celle-ci, à méditer encore, car elle est toujours d’actualité : « L’exactitude est la politesse des rois. »
Gilles Henry, Le mot qui fait mouche : Dictionnaire amusant et instructif des phrases les plus célèbres de l’histoire
*toile de Malie Baehr