Dans dix ans, dans vingt ans
Ils peuvent rester des heures ainsi. Côte à côte. Il lui dicte quelques phrases. Ou il arrive avec des pages et des pages qu’elle dévore illico ou quand il est reparti. Et elle rature, corrige deux ou trois fautes parce que l’écrivain écrit trop vite et oublie parfois de bien accorder un verbe. Ou alors, elle suggère qu’il ajoute là tel adjectif, tel point d’exclamation, qu’il retranche la fin d’une phrase, qu’il aille plus loin, toujours plus loin. Et il la regarde. Elle est toujours tellement belle quand elle le lit. Elle est tellement bouleversante quand elle est sérieuse et appliquée.
Et il lui dit merci. Dix fois. Vingt fois. Et elle le regarde, ahurie. Il faut vraiment tout lui dire. La muse peinte par Jean Béraud est patiente. Amoureuse. Et elle croit en lui. Et elle lui dit tout ça. Dix fois. Vingt fois. Et lui dit qu’il n’a confiance qu’en elle, qu’en son jugement, qu’en sa relecture appliquée. Et encore une fois, elle le regarde. Et elle lui dit merci pour la confiance qu’il a en elle. Dix fois, vingt fois. Et peut-être qu’elle caresse sa main et qu’il la porte à ses lèvres. Qu’il lui glisse un mot doux à l’oreille.
Et peut-être que ça dure depuis dix ou vingt jours. Peut-être même dix ou vingt mois. Et que, dans dix ou vingt ans, elle aura quelques rides au coin des yeux, sa vue à lui aura faibli, mais que pour le reste tout sera identique, inchangé, sauf peut-être la couleur des murs. Et encore, ce n’est pas sûr.