
« Ne me parle pas de catastrophe! »
Je me suis tue. D’abord, parce que le choix du mot catastrophe m’a jetée par terre. Puis, parce que j’ai compris qu’il serait vain de donner mon opinion à quelqu’un qui ne voulait rien entendre et qui resterait toujours sur ses positions. La conversation stérile que nous avions eue il y a quelques mois m’est revenue en un clin d’œil en même temps qu’un goût de craie à la bouche. Cette fois-là, elle parlait des enfants qu’on adopte légalement ou qu’on aime forcément parce qu’ils sont ceux du conjoint, mais qui ne seront jamais pour une mère de vrais enfants parce qu’elle ne les aura pas portés. Elle, elle est une vraie mère. Ses enfants sont sortis d’elle. Une mère adoptive qui n’a pas pris vingt kilos le temps d’une grossesse, qui a eu mal lors d’un accouchement et qui n’a pas serré contre elle son enfant à peine né, ne sera jamais, selon elle, une mère à part entière. Elle ne pourra pas aimer « ses » enfants autant et aussi bien que si elle les avait portés. Son ton avait monté. Et il ne servait à rien de continuer. C’est à moi que je faisais mal en tentant de faire valoir mon point de vue que de toute manière elle allait rejeter. Elle était, elle, une vraie mère, pas une mère adoptive, pas une mère temporaire, une vraie mère, et elle le disait haut et fort en montrant la photo de ses fils.
Je me rappelle être sortie de la pièce. J’étouffais.
Et tandis que me taisais, sous le choc du mot « catastrophe », alors qu’avait été mentionné dans la conversation qu’un de ses fils pourrait un jour vivre avec une femme qui aurait un enfant dont il ne serait pas le père, j’avais mal. Mal à cet enfant dont je ne sais rien, qui n’existe peut-être pas, mais qui pourrait un jour espérer d’une « fausse » grand-mère un regard tendre qu’elle ne serait pas à même de lui donner. Un enfant qui ne serait pas de sa chair, quelle catastrophe!
Les midis qui ont suivi, c’est un livre qui m’a tenu compagnie. Les personnages des livres sont souvent plus humains que les gens avec lesquels nous devons composer. Hélas.
*toile de Mischka Azkenazy