Doux rêves
Il est maintenant l’heure d’aller dormir. De laisser ici une photo de Géraldine pour accueillir ceux qui se lèveront bientôt. Et sur une telle image, je ne pourrai faire que de doux rêves…
Il est maintenant l’heure d’aller dormir. De laisser ici une photo de Géraldine pour accueillir ceux qui se lèveront bientôt. Et sur une telle image, je ne pourrai faire que de doux rêves…
Il a eu pour la lectrice d’Aline Grasset-Bizot ces vers d’Apollinaire :
Nous lirons dans un même lit
Au livre de ton corps lui-même
– C’est un livre qu’on lit au lit-
Nous lirons le charmant poème
Des grâces de ton corps joli
Nous passerons de doux dimanches
Plus doux que n’est le chocolat,
jouant tous deux au jeu de hanches…
Et elle n’a pas rougi, paraît-il.
Il ne se lasse pas. C’est pour lui le plus beau des paysages. Celle qu’il aime faisant ce qu’elle aime, nue, en toute liberté. Il ne se lasse pas. Et la lectrice d’Ian Cryer ne tire plus la couette sur son dos quand elle entend son pas. Elle a appris à se laisser regarder. Amoureusement.
Elle est venue. Puis, elle est repartie. Comme chaque mercredi après-midi. Avec une pile de livres qu’il a soigneusement choisis à la bibliothèque. Des livres qu’elle lira, qu’elle ne lira pas. Peu importe. Ils sont là pour faire illusion.
Et l’écrivain peint par Gwen Sylvester qui l’a laissée partir, une fois de plus, s’est mis à penser à une chanson de Charles Dumont, alors qu’il avait une bien autre idée en tête à développer. Mais il y a tant d’elle dans la pièce que les mots lui viennent sans qu’il ne puisse faire autre chose que les mumurer :
Tu viens pour oublier
Ta vie de tous les jours
On parle de départ
On parle de voyage
Ma chambre est un bateau
Ou nous faisons naufrage
Mais nos îles lointaines
Sont des pays perdus
Toi la femme mariée
Que j’aime et qui me plaît
Toi qui n’est pas a moi
Qui vient et qui s’en va
Fille de mes plaisirs
Femme de mes tourments
Dame de mes pensées
Qui sait que je l’attends
Puis tu rentres chez toi
Car il est déjà l’heure
On se dit a bientôt
Et tu retiens tes pleurs
Puis tu rentres chez toi
Car ta vie est ailleurs
Puis, il est retourné à sa feuille. Pour lui aussi, la vie est ailleurs.
Elle va parfois s’asseoir dans l’atelier. Il ne la peint pas toujours, pas plus que ses élèves ne le font, mais il aime sa présence silencieuse. Il aime lever les yeux et savoir qu’elle est là, dans son livre, comme lui est dans sa toile. Séparés, mais pourtant indivisibles. Et presque chaque fois qu’il pose les yeux vers elle, la lectrice de Béatrice Ducrest se tourne vers lui. Elle sait qu’il la regarde. Ils se sourient.
Et quand la leçon achèvera, elle ira préparer le café qu’elle apportera pour eux deux, quand l’atelier sera vide. Elle regardera la toile. Il tournera les pages du livre. Ils se souriront.
Les histoires ont toujours existé. Des histoires inventées en contemplant une scène ou en remarquant certains gestes entre deux personnages sur sa route. Des histoires inspirées de bribes de conversation entendues au café du coin ou dans la salle d’attente de son médecin. Oui, elles ont toujours existé. Bien avant que l’écrivain de Thomas John Horsley ne les mette sur papier. Il les gardait pour lui, c’est tout. C’était sa façon de s’évader. De réfléchir. De créer.
Puis, un jour qu’elle l’attendait sur une terrasse, il a vu son regard absent. Elle était visiblement dans sa tête, bien loin de l’animation autour d’elle.
-Tu rêvais? lui a-t-elle dit doucement, pour ne pas la sortir trop brutalement du de son monde.
-Pas tout à fait. J’écrivais.
-Sans papier? Sans crayon?
-J’écrivais dans ma tête l’histoire de ce couple là-bas. Ceux-là qui sont habillés de pareille façon. Désolée. Je fais tout le temps ça. Et d’habitude, je ne m’en vante pas. On pourrait m’enfermer…
Il ne disait rien. Il était ébranlé.
-Tu me trouves bizarre? a-t-elle ajouté.
-Ce n’est pas ça. Je me croyais seul à faire ça…
Et elle qui écrivait dans sa tête lui a dit qu’elle peaufinait ainsi ses histoires avant de les mettre sur papier. Il la regardait, subjugué. On pouvait donc faire ça?
Le lendemain, elle lui a offert un carnet.
Le livre est resté ouvert sur le table. Sans lecteur, sans lectrice. À vous de nous dire de quel livre il s’agit, de nous parler de son lecteur, de sa lectrice, en vos mots, juste pour le plaisir de nous livrer les secrets de la toile et ce que celle-ci vous révèle.
Le livre est resté sur la table. Il y sera pour une semaine, comme ça a été le cas de la lectrice de James Abbott McNeill Whistler. Et dimanche prochain, nous pourrons lire ce que celui-ci vous aura raconté.
Le livre peint par Gilbert Boillot est resté sur la table. Amusez-vous à en tourner les pages. Il recèle sûrement une histoire que vous aurez plaisir à partager.
Bonne lecture et bon dimanche!
Bien sûr qu’elle se lève tôt. Aussi le dimanche. Pour ne rien rater du soleil qui perce les nuages. Pour ne rien rater du chant des oiseaux. Pour ne rien rater de ce bonheur dès le réveil d’être en vie, d’être heureuse, d’aimer, de constater qu’il y a encore tous ces livres à lire. Pour ce café qui sent bon jusqu’au salon. Pour les orteils nus sur le plancher de bois. Pour tous ces petits bonheurs additionnés qui font des dimanches de la lectrice de Tina Morgan des jours heureux, tellement heureux.
J’ai eu cette chance, à l’âge de la lectrice de Josefina Ferrer, qu’on ne m’interdise aucun livre. Ils étaient là, je pouvais tout lire. Même si je n’avais pas la maturité pour en saisir l’essentiel, même si j’allais rester à la surface des choses. Comme ce fut le cas pour les Mémoires d’une jeune fille rangée. Je n’ai pas compris à quatorze ans ce que j’ai compris à vingt et qui me semblera plus clair encore le jour où je le relirai. Et ce fut probablement le cas pour La citadelle de Cronin.
Les livres étaient là. Je pouvais tout lire. Julien Green, Albert Camus, Alfred de Musset, Leon Tolstoi. Tout. Les livres étaient là.
Un seul livre me fut un jour interdit. Sybil. J’étais trop impressionnable pour ce genre de lecture, avait dit mon père en jetant le livre à la poubelle. Carrément. Même si toutes mes copines l’avaient lu. Même si tout le monde ne parlait que de bouquin. Je lui en ai voulu sur le coup. J’avais 17 ans, après tout. Et on ne m’avait jamais empêché de lire ce que j’avais envie de lire.
Il a par la suite laissé sur la table des poèmes de Victor Hugo. Des nouvelles de Claire Martin. Et j’ai oublié Sybil. Je ne le finirai jamais. Je n’ai jamais éprouvé le besoin de le faire.
Est-ce ce besoin effréné d’écrire ou mon goût immodéré pour la vie qui me tire chaque matin du lit à des heures aussi matinales? Ou ce mélange des deux où vivre signifie écrire?
Bien avant l’aube, je suis installée, je glane les restes de la veille éparpillés sur mon bureau, comme semble le faire l’écrivaine de Carla Dentamaro. Je retrouve ainsi une phrase qui a 24 heures, une toile ou deux à classer, une citation notée en vitesse, un livre déposé sur la chaise avec un signet m’indiquant un passage à relire. Et je reprends vie. Et la vie prend tout son sens. Il y a tant à écrire, tant à raconter. Tellement d’histoires dont je ne connais pour le moment que des bribes et parfois juste la fin. Tant de regards que j’aimerais poser, tant d’angles que je voudrais utiliser pour dire les choses à ma manière.
Est-ce ce besoin effréné d’écrire ou mon goût immodéré pour la vie qui me tire chaque matin du lit à des heures aussi matinales? Ou ce mélange des deux où vivre signifie écrire?