Voix tchèques 2
Concerto de Bach
Le matin, je n’ai jamais dormi longtemps;
les tramways me réveillaient
et aussi mes propres vers.
Me tirant du lit par les cheveux,
ils me traînaient jusqu’à la chaise
et m’obligeaient à écrire
dès que j’avais fini de me frotter les yeux.
Relié par une douce salive
aux lèvres du singulier instant,
je ne pensais point
au salut de mon âme misérable;
plutôt qu’un bien-être éternel,
je désirais un bref moment
d’éphémère plaisir.
En vain les cloches me soulevaient du sol;
j’y adhérais de mes dents, de mes ongles.
Il était plein de parfums
et de provocants secrets.
Quand, la nuit, je regardais le ciel,
ce n’est pas le ciel que je cherchais.
Je m,effrayais plutôt de trous noirs
béant quelque part au fond du cosmos
et plus effrayant encore
que l’enfer lui-même.
Mais j’ai pu entendre des sons de clavecin.
C’était un concerto
de Johann Sebastian Bach
pour hautbois, clavecin et instruments à cordes
D’où venait-il? Je l’ignore.
Mais ce n’était pas du sol.
Même si je n’avais pas, alors, bu de vin,
je titubais légèrement
et dus me cramponner
à ma propre ombre.
Jaroslav Seifert, Anthologie de la poésie tchèque contemporaine 1945-2000
*choix de la lectrice de Delphin Enjolras