Que sont mes amis devenus
Je suis d’une ville qui compte quatre universités et des souvenirs me rattachent à chacune d’elles, même si une seule sera à jamais mon alma mater. Et si j’ai passé un nombre incalculable de soirées au conservatoire d’art cinématographique sis dans un des pavillons de l’Université Concordia, cette dernière n’aura été que ça, un lieu de cinéma. Et si j’ai assisté à des concerts ou des partys à l’Université McGill et si j’ai maintes fois promené mes pieds dans les couloirs de l’UQAM, celles-ci n’auront été que des lieux de passage.
Il est un seul endroit qui est mien, un seul endroit qui a connu mes 20 ans et mes rêves sur ses bancs. Et curieusement, son symbole, cette tour – en haut de la côte – qui se dresse vers le ciel et qu’on voit de très loin, est un des lieux que je n’ai pas fréquentés, la tour de l’Université de Montréal étant réservée à la pharmacie, la médecine et autres. Le pavillon des arts et sciences officiait ailleurs, en bas de la côte, rue Jean-Brillant.
Comment sont-ils aujourd’hui, ces étudiants en études françaises qui ont remplacé ceux que nous étions il y a 25 ans ? Sont-ils heureux comme nous l’étions ? Se gavent-ils de tout ce qui leur tombe sous la main, livres, films, pièces, concerts, comme nous le faisions ? Rêvent-ils de se voir un jour publiés comme c’est arrivé à une poignée d’entre nous ? Vont-ils danser au Clan Destin ou marcher dans le cimetière Notre-Dame-des-Neiges à la recherche de la tombe de Nelligan, comme nous ? Le Soulier de satin, notre café du huitième étage, aux nappes roses et au décor feutré existe-t-il encore ou a-t-il été récupéré pour en faire un bureau pour les chargés de cours, ce qu’il était avant que nous n’occupions ce haut lieu de conversations profs-élèves ? Qui était aussi ce vieux sofa de velours rouge dont on avait hérité et où on s’affalait pour un café ou un match de scrabble ?
Je pensais à tout cela hier matin alors que j’étais au cimetière pour les derniers adieux au père de Christiane et que la tour se dressait là, pas loin. Je nous revoyais tous autour d’une bière au Café Campus ou dans une salle de cours découvrant Baudelaire ou Villon, intimidés ou alors extravertis quand il s’agissait de transmettre oralement un travail. Et je souriais.
Combien d’heures passées là à partager nos rêves, à se lamenter sur un cours, à s’enthousiasmer pour un autre, à vivre en gang pour la dernière fois de notre vie avant que chacun ne vole de ses propres ailes ?
Que sont mes amis devenus
Que j’avais de si près tenus
Et tant aimés? chantait Ferré, en reprenant les vers de Rutebeuf.