En vos mots 850

En ce premier dimanche d’août, alors que l’été semble être de retour après nous avoir fait faud bond pendant plus d’une semaine, je vous invite à donner vie à cette illustration sur carte postale de l’artiste Christian Granion, que m’a envoyée mon amie brestoise.
Comme le veut l’habitude, aucun commentaire ne sera validé avant une semaine. Vous avez donc plus que le temps de lire les textes déposés sur la scène livresque de dimanche dernier et d’écrire quelques lignes afin de nous parler (peut-être) de votre roman de l’été.
D’ici là, profitez du soleil, souriez, lisez. Et donnons-nous rendez-vous ici dans une semaine!
Vers les plages d’hier
La grande bleue s’étale, silencieuse toujours,
Bien à l’abri du port dans le noir de ses lignes.
Des barques échouées sur l’écume des jours
Ecoutent tous les mots, déchiffrent tous les signes.
Des phrases de velours, des étoiles des mers,
S’écrasent sur la digue en une onde jolie,
S’en retournent à jamais vers des demains amers,
Vers les plages d’hier de la mélancolie …
Comment by Cavalier — 6 août 2023 @ 16:00
Ils se sont rencontrés à Lisbonne, dans une de ces fêtes entre étudiants. L’anniversaire de Paula. Qui rêvait de devenir médecin quelque part en Afrique. Là où les larmes sont sèches et les plaintes silencieuses, disait-elle.
Paula était une fille heureuse, toujours souriante. La vie n’avait que des côtés ensoleillés, malgré les ombres autour. Qu’elle s’acharnait à faire semblant d’ignorer.
Pour fêter son quart de siècle, Paula avait invité tout ce qu’elle avait comme amis dans Facebook, en précisant que chaque personne devrait apporter ses boissons et ses propres encas puisqu’elle n’était pas encore assez riche pour se permettre de telles dépenses. Des 750 amis, une cinquantaine habitant Lisbonne et les environs avaient répondu à l’invitation. Ce qui est déjà pas mal. Parmi eux, le beau Michael et son amie d’enfance, Lucie.
Michael et Lucie se sont aimés dès leur premier regard. Lui, étudiant en biologie, désireux de trouver toutes sortes de vaccins et autres médicaments permettant d’éradiquer les maux du monde. Lucie, et ses rêves d’architecture écologiste et moderne.
Ils ne se sont pas quittés de la soirée. Heureux de s’être trouvés. Heureux de se sentir compris par l’autre. Heureux d’être ensemble. Une de ces rencontres qu’on ne fait qu’une fois dans sa vie. Et qui peuvent changer un destin.
Ils se sont quittés à l’heure où l’aube flirte avec la nuit. Ils se sont promis de se revoir. Vite. Très vite. Michael, élégant et prince discret, lui a remis dans son sac ses coordonnées.
Le lendemain matin, Paula, anxieuse d’avoir des nouvelles de son amie et de son flirt avec le beau Michael, a été étonnée de la voir si livide et chagrinée.
Celle-ci lui tendit la carte avec les coordonnées de Michael Goldschmidt
– Goldschmidt… C’est bien allemand, n’est-ce pas?… Et tu connais mes origines… mùMn nom de famille, Chouraki… Où as-tu un Goldschmidt et une Chouraki s’aimer pour de vrai?…
– Hier soir. Je l’ai su hier soir. Je l’ai su avant que tu t’enchaines à des noms de famille emprisonnés par un passé que personne ne pourra jamais changer. Ou alors si… en s’aimant. À toi de voir. Dis-toi, ma douce amie, que l’amour n’a jamais de passé. Uniquement un présent. Seule la haine vit dans les décombres sordides du passé.
Ce matin-là, sur la plage, en pensant aux mots de son amie, Lucie avait une décision à prendre. Une décision qu’elle devrait annoncer à son père…
Comment by Zef — 8 août 2023 @ 22:47
Je balaye du regard le dortoir silencieux de mes livres. Ils sont presque tous là, bien rangés, dans la pénombre de l’aube. Certains viennent de cadeaux, traces d’une amitié à jamais. Mais chacun se rappelle du jour et du lieu de notre rencontre et de leur provenance.
Lui, c’était à l’automne, à Paris. Boulevard Saint-Germain, à l’Ecume des pages. Celui-là vient de Montréal. Il y a presque vingt ans. Déjà ?… Faudrait que j’y retourne. Respirer l’air du parc Lafontaine et passer des heures au Vieux Bouc, chez Parenthèse ou encore à la librairie Gourmande. Rien que de dire ces lieux et je m’égare dans mes pensées. Un peu.
Et l’autre, celui-là, c’était à Bruxelles… Que des heures heureuses passés au Rat Conteur, chez Cook & Book, ou Filigranes, royaume enchanté, où traîne encore le souvenir de Lucie.
Puis, le petit là, à la couverture usée par le temps, né au siècle passé et fatigué par tant de maîtres éphémères. Il a trouvé refuge, depuis une dizaine d’années, chez moi. Sous la bienveillance de mon regard. Et certaines nuits de cafard, il me réchauffe le cœur avec ses histoires de marins aventuriers qui ont, en quelque sorte, façonné le Monde d’aujourd’hui. Nous nous sommes rencontrés à Lisbonne, à la librairie Bertrand, ou peut-être à la foire des libraires, dans le quartier du Chiado, là où l’ombre de Pessoa se promène encore. Incognito. Cela n’a plus vraiment d’importance. Nous nous sommes rencontrés. Que retenir d’autre?
J’avoue que, parfois, il me vient en tête la tristesse de me demander ce que deviendront ces compagnons de mes silences quand je ne serai plus là. J’aurais tant aimé les laisser en héritage à qui saurait les chérir. Les regarder de temps à autre et les caresser avec sensualité, comme on caresse le souvenir des amours inavouées.
Objets inanimés, avez-vous donc une âme?… se demandait le poète, alors qu’il avait la réponse. Je sais qu’il avait la réponse. La même que moi.
Et puis, il y a cet espace entre d’Ormesson et Kundera, que certains, amusés ou intrigués, disent vide. Et que moi je dis ouvert.
Ouvert, comme une fenêtre imaginaire, sur le souvenir d’un amour d’autrefois. Et c’est en plongeant mon regard dans cette ouverture à laquelle, si souvent, il me plaît de penser qu’à l’heure qu’il est, elle est sûrement sur une plage. Apaisée et heureuse. L’écume des jours entre ses mains. Et qu’elle esquisse un sourire en se rappelant le goût de mes lèvres. Et de nos matins.
Comment by A. — 10 août 2023 @ 5:49
La dernière chose dont je me souviens est ce bouquin que j’avais acheté pour elle. Chez un brocanteur, parce que l’argent était si rare qu’il me fallait compter chaque centime. C’était un livre de Samuel Beckett. Nouvelles et textes pour rien. Je ne savais rien de son contenu, mais il était le moins cher de tous et avait un titre qui me plaisait. J’avais obtenu une remise parce que sur une des pages intérieures il y avait une tâche ronde. Du café. Et, sur une des pages, quelqu’un avait écrit ce qui semblait être un numéro de téléphone. Barré furieusement.
Je lui avais écrit une dédicace : Quand tu seras triste, lit quelques lignes en pensant à moi. Nous serons ensemble.
Nos destins ne devraient pas s’écrire ensemble. Elle, fille d’un diplomate hargneux, à cheval sur la condition sociale, et moi, qui en manquais tellement. Fruit d’une absence d’éducation. Comme son père se plaisait à le rappeler. Pour sa fille, j’étais une erreur. Disait-il.
Puis les années se sont suivies, cadencées par les rêves. Les absences. Les nuits solitaires. Les étés sans personne.
Le vent qui souffle sur la plage ce dimanche me semble un cadeau du ciel. On étoufferait sinon sous cette chaleur venant du nord de l’Afrique.
À cette heure du jour, la plage est quasiment vide. Seuls les fous s’aventurent sur le sable brûlant.
En balayant la plage de mon regard apathique, ce qui m’a frappé d’abord, c’était le bouquin. Elle, je l’ai vue qu’après. J’étais certain de parier que Nouvelles et textes pour rien avait voyagé de main en main. Qui sait, de continent en continent. Le bookcrossing fait des miracles. L’éternel voyage des mots… qui s’enrichit de regards silencieux et émerveillés.
– Pardon. Je suis confus de vous déranger, mais lisez-vous Nouvelles et textes pour rien de Samuel Beckett?…
La dame m’a regardé longuement. Puis a esquissé un sourire heureux avant de répondre :« Oui, oh que oui… Et je connais chaque mot, tant je l’ai lu, en pensant à un enfant que j’ai aimé de tout mon cœur. »
Comment by Armando — 10 août 2023 @ 14:44
Plaisir de lire retrouvé. Je le grappille, il n’en est que plus précieux. Pourtant, à mon amie Simone à la maison de repos, je lis chaque semaine des textes et des poèmes. Les siens. Les miens. Ceux de René-Guy Cadou, qu’elle m’a fait connaître et aimer. Et ceux d’autres poètes, que je redécouvre avec ravissement à son intention dans ma bibliothèque. Comme hier, « Un arbre cogne à la vitre » de Béatrice Libert, et cet autre opuscule: « C’est autant d’amour que je t’envoie » de Coline Irwin. Hier elle n’avait plus assez d’énergie pour intervenir vraiment dans la conversation, mais je voyais qu’elle écoutait et que les mots et ma voix lui faisaient du bien. Son esprit qui bat la campagne retrouve parfois une étonnante lucidité au contact des mots. Les mots que je lui lis, et ceux que je prononce, qui évoquent soudain en elle un écho de parfois très grande et surprenante clairvoyance. Tout cela est bien plus que de la lecture. Cela participe clairement au travail qu’elle veut encore accomplir sur terre. L’autre jour elle m’a dit: « Tout cela est très beau. Mais ce ne sont que des supports. Tout est en nous. » Elle n’a pas dit cela tout a fait de cette manière. Mais à partir de ses paroles, j’ai reformulé, et elle a acquiescé avec toute la vivacité dont elle est encore capable. Il y a déjà un petit temps, elle m’a dit, avec cet accent de profondeur qui parfois surgit de ses brouillards: « J’ai encore des choses à apprendre, à approfondir ». Je la vois maintenant décliner, mais atteindre de plus en plus la sérénité. Est-elle proche du moment où elle aura tout sondé selon son désir? Hier elle m’a pourtant encore dit: « Il y a encore à faire. On n’a pas fini ». Sa recherche intérieure continue à faire battre son coeur. Et le mien. Parfois je lui apporte des oeuvres d’art à regarder ensemble. Elle était peintre. Elle s’arrête sur certaines pages et dit « C’est beau ». Pour combien de temps encore? Hier elle était dans son lit et nous n’avons pas regardé les images. De toute façon, son « C’est beau », ainsi que ses mots et sa vibration d’amour, ils sont en moi pour toujours.
Plaisir de lire retrouvé. Même si presque toujours pour le moment je privilégie la vraie vie, qui m’offre sans cesse des découvertes et des moments de partage. Je veux en profiter pleinement. Avec les êtres qui ont besoin d’aide et de présence. Avec la nature. Les ateliers d’expression artistique et d’écriture. Avec les concerts en plein air de l’été. Les excursions, les petits voyages. Les rencontres. L’autre jour dans le car, j’avais emporté un livre. Mais j’ai préféré me laisser bercer par le paysage, être dans l’ambiance du présent. A cent pour cent.
Il y a eu ces moments à la plage, mais j’étais accompagnée, et nous avons agréablement conversé, puis écouté nos silences. J’ai ensuite un peu fermé les yeux, jouissant de l’air iodé, du soleil, de la proximité de la mer, et de ne rien faire. C’était aussi bon qu’un livre. Comme on peut dire parfois également qu’un livre est aussi beau et vivant que la vraie vie.
Toutefois l’autre jour, au retour d’un petit séjour à la campagne, je suis rentrée tôt, vers seize heures. Et tout à coup la pluie nous offrait une trêve. Alors je me suis installée au jardin, chose devenue encore plus rare que la lecture. Et, une chatte sur les genoux, j’ai continué le merveilleux livre acheté dans une petite librairie au cours de mon séjour. Je me suis replongée avec délice dans l’écriture magnifique de « L’Île Haute » de Valentine Goby, qui venait de charmer tout mon voyage en train. J’attends maintenant un moment favorable digne de cette belle oeuvre. Afin de la savourer et de ne pas la lire à la sauvette, ni en compétition avec d’autres belles trouvailles. Je veux lui réserver une plage de temps, rien que pour elle. Comme j’en réserve à mes amies et amis. Comme je m’en réserve à moi-même. Dans mon jardin peut-être encore. Ou dans un train? Sous la couette? Ou seule, dans un moment de grâce, sur le sable en bord de mer…
https://www.editions-memo.fr/livre/cest-autant-damour-que-je-tenvoie/
https://objectifplumes.be/doc/un-arbre-cogne-a-la-vitre/
https://www.actes-sud.fr/catalogue/litterature/lile-haute
Comment by anémone — 12 août 2023 @ 7:48