En vos mots 398
Alors que je viens tout juste de valider le seul commentaire qu’a reçu la toile de dimanche dernier, que je vous invite d’ailleurs à lire, il est temps d’offrir à vos mots une nouvelle toile. Voici donc une scène imaginée par le peintre russe Vladimir Makovski, laquelle prendra vie grâce à vous.
Aucun commentaire ne sera validé avant dimanche prochain, comme le veut l’habitude. Y en aura-t-il quelques-uns ou un seul? C’est ce que nous saurons dans une semaine!
D’ici là, bon dimanche et bonne semaine à tous!
Chaque lundi après-midi, j’attends Wladimir sur le banc au bord de la Néva, sur la route de Novossaratovka. J’apporte cinq ou six livres et lui un sac de jute dans lequel il a entassé toutes les bonnes choses que sa fille lui apporte le dimanche. Boulettes au cumin, brioche aux myrtilles, koulibiac, pierogi, gâteau au fromage blanc, je ne sais jamais ce qu’il en sortira.
En échange, Wladimir ne sait pas non plus à quels extraits littéraires je vais le faire goûter. Généralement, je ne le sais pas moi-même jusqu’à la dernière minute.
Il étale sa pelisse sur le banc, je lui fais la lecture, nous cassons la croûte, il m’offre ce qui reste avant de rentrer chez lui, sa canne bien tendue devant ses pieds.
On pourrait dire que c’est elle qui connaît la route jusqu’à son appartement, deux cents mètres plus loin.
Comment by Adrienne — 26 novembre 2014 @ 11:15
Deux copains d’enfance, deux compagnons sous l’uniforme. Deux collègues d’usine, même usine. Deux beaux-frères. Même village depuis l’enfance.
Et maintenant, pour une histoire de livre prêté et non rendu; ils boudent sur le même banc de ce village.
Parce que Boris n’a pas su remettre la main sur le livre prêté par Ivan.
Parce que ses idées s’envolent et que depuis que Tatiana est partie pour d’autres cieux, sa maison est sans dessus-dessous, il ne sait plus, il ne sait plus…
Pourtant Ivan était prêt à entendre que ce livre, Boris ne voulait pas le lui rendre, car il en avait tant aimé les mots.
Ekaterina, l’épouse d’Ivan avait bien proposé à Boris de l’aider à remettre de l’ordre et de rechercher, avec lui, dans les recoins de la maison, ce livre.
Mais il avait refusé si vivement, qu’elle n’avait pas insisté.
Boris voudrait bien relire, encore, ce poème :
« SOIR D’ HIVER
Ciel de brume ; la tempête
Tourbillonne en flocons blancs,
Vient hurler comme une bête,
Ou gémit comme un enfant,
Et soufflant soudain pénètre
Dans le vieux chaume avec bruit,
Elle frappe à la fenêtre,
Voyageur pris par la nuit.
La chaumière est triste et sombre,
Chère vieille, qu’as-tu donc
A rester dans la pénombre,
Sans plus dire ta chanson ?
C’est la bise qui résonne
Et, hurlant, t’abasourdit ?
Ou la ronde monotone
Du fuseau qui t’assoupit ?
Mais buvons, compagne chère
D’une enfance de malheur !
Noyons tout chagrin ! qu’un verre
Mette de la joie au cœur !
Chante comme l’hirondelle,
Doucement vivait au loin ;
Chante-moi comme la belle
Puisait l’eau chaque matin.
Ciel de brume ; la tempête
Tourbillonne en flocons blancs,
Vient hurler comme une bête
Ou gémit comme un enfant.
Mais buvons, compagne chère
D’une enfance de malheur !
Noyons tout chagrin ! qu’un verre
Mette de la joie au cœur ! »
Pouchkine 1825
Et voilà pourquoi, deux copains d’enfance boudaient sur un même banc du même village de leur enfance…
Comment by LOU — 29 novembre 2014 @ 10:05
Je les ai toujours connus. Les frères Delacroix. Aussi que ma mémoire d’enfant se souvient. Tous les dimanches, au marché, ils proposaient des livres qui avaient déjà fait le bonheur de plusieurs foyers. Parfois même on trouvait des dates et des prénoms écrits maladroitement à l’intérieur. Comme si on avait besoin de laisser sa trace dans des vieux livres.
Il me revient que mon premier livre, ce sont eux qui me l’ont offert. Puis je l’ai troqué au fur et à mesure de mes lectures et de leurs conseils. Toujours en leur laissant une pièce et en recevant, en échange, plus de découvertes et de rêves, que je n’aurais jamais pu en imaginer. Faut dire qu’avant de croiser le chemin des frères Delacroix, j’étais persuadé que le monde se terminait au bout de la rue. Peut-être un peu plus loin. Mais pas tant que cela.
Puis, un jour, ils m’ont conseillé de mettre mon nez dans Le Tour du monde en 80 jours.
Aujourd’hui, en revenant au marché de mon enfance, je les trouve là. Assis et usés par le temps. Elle me semble si loin l’époque où ils étaient toujours entourés d’une peuplade d’enfants bouillants et curieux.
Les temps changent.
Comment by Armando — 30 novembre 2014 @ 7:57