Dix lettres pour un constat
Quand on entre dans les Lettres à Sandra de Vergilio Ferreira, on a un curieux sentiment de voyeurisme et on ressent une espèce de malaise qui ne cesse de s’aggraver. Probablement que parce que là où nous entraîne Paulo, le narrateur et l’expéditeur des lettres, est un chemin qu’on ne connaît pas. Une incursion dans l’intimité. Dense. Étouffante. Et pourtant, on ne peut quitter ce livre, tant il est prenant, tant l’écriture est intense et belle, et tout cela malgré l’inévitable constat auquel nous nous verrons confrontés au fil des pages.
Ces Lettres à Sandra sont celles d’un homme à celle qui n’est plus, enlevée par la maladie. Celles d’un bilan, celles d’une vie qui n’était pas celle qu’il aurait souhaitée, celles de deux solitudes. L’homme qui les écrit, en l’occurrence un écrivain, est peut-être un peu amer. Il s’est muré dans une solitude pour ce qui sera la dernière chose qu’il écrira : des lettres à la disparue. Des lettres qui n’étaient pas destinées à la publication, comme l’annonce Xana, sa fille, en guise d’avant-propos, mais qu’on lui a demandé de faire publier.
Des lettres où il se rend compte que deux êtres s’aimaient dans une certaine forme de devoir. Du moins elle. Et que là où il aurait voulu légèreté, elle était toujours grave. Et que toute sa fougue, toute sa joie de vivre, l’une comme l’autre, il les a contenues toute sa vie pour ne pas déplaire à Sandra. Triste constat d’un homme qui va mourir et qui a le sentiment d’avoir échappé à la vie. Ou de ne pas avoir été celui qu’il aurait fallu à Sandra.
« Tu as toujours eu la mesure exacte des choses sans la moindre chaleur comme dans une géométrie. Tu passais devant moi et je m’enroulais dans ma douleur », écrit-il dans la troisième lettre. Et cette phrase nous blesse autant qu’elle blesse celui qui l’a écrite. Comme nous blessent aussi tant d’autres écrites par un homme qui aimait tant la musique, alors qu’elle ne l’aimait pas, qui écrivait des textes auxquels elle ne s’intéressait pas. Tout cela était si futile à côté de l’ordre d’une maison, de l’éducation d’une enfant et du regard que les autres posent sur nous de l’extérieur. Même le désir était devoir auquel elle se pliait, ça faisait partie du contrat.
Et toute sa vie, Paulo n’a fait qu’une chose : l’aimer de toute son âme et tenter de la rendre heureuse. Ces lettres nous disent qu’il n’a pas réussi. Et qu’il mourra avec ce sentiment d’échec sur une phrase incomplète. Et qu’il n’a pas plus été heureux qu’elle. Sinon à quelques reprises, dans une vie où tout les séparait, mais une vie commune et ordonnée où chacun vit l’un à côté de l’autre. Sans se demander ce que serait une autre vie.
Voilà plusieurs semaines que j’ai terminé la lecture du roman de Vergilio Ferreira et il me hante toujours. Je crois que je m’étais attachée au personnage de Paulo.
Je suis toujours très surpris et étonné de l’étendue de ta connaissance des écrivains portugais. Celui qui a reçu le prix littéraire Luis de Camões donne maintenant nom nom à un prix littéraire à son tour. J’aime bien ce morceau de lui :
« Une langue est le lieu d’où on regarde le Monde et où se dessinent les limites de notre pensée et de nos sentiments. De ma langue on voit la mer. De ma langue on écoute sa rumeur comme dans celle des autres on entendra la forêt ou bien le désert. C’est pour ça que le voix de la mer est notre inquiétude. »
qui définit bien l’âme portugaise.
Comment by Armando — 25 juillet 2008 @ 23:22
Pour ce que je sais et si peu, en fait, de cette littérature portugaise que je découvre petit à petit, avec un bonheur sans faille, cette citation est très juste…
Comment by Lali — 25 juillet 2008 @ 23:27
Merci Lali pour ce beau billet sur les « Lettres à Sandra » que j’ai bien envie d’acheter.
Comment by Denise — 26 juillet 2008 @ 8:12