Lali

10 juin 2008

Anton

Filed under: Couleurs et textures — Lali @ 7:35

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Anton était arrivé tard dans la vie de Charlotte. À l’âge où on n’attend plus de tels cadeaux de la vie. À l’âge où on s’est fait une raison. Où on se dit que le temps est passé.

Tard. Trop tard pour porter leurs enfants, elle qui n’en avait jamais voulu avec quiconque. Mais qui, à cinquante ans, réalisait qu’elle aurait aimé en avoir. Avec lui.

Tard. Si tard. Mais pas trop tard. Pas trop tard pour qu’à deux ils créent quelque chose qui s’apparentait à une forme de progéniture.

Anton avait toute sa vie traduit des textes du russe à l’anglais. Et griffonné ici et là quelques billets. Souvent en russe, mais aussi en français. Une langue qu’il disait ne pas maîtriser à son goût, mais qui la ravissait, elle, avec des tournures bien à lui, des mots inventés, des images vivantes et savoureuses. Bien sûr qu’il s’égarait dans les virgules et le pluriel. Et puis, était-ce si important? Elle les arrangeait, privilège de première lectrice.

Et les livres avaient défilé au fil de vingt ans de vie commune. Parfois salués avec éclat. D’autres fois passant inaperçus. Et les livres étaient venus à eux, comme viennent des enfants. Dans l’amour. Dans la complicité. Dans la joie de les voir grandir.

Et chaque fois qu’il doutait, il prenait tous ses livres, les carnets barbouillés de sa calligraphie stylisée et même les plumes qu’il collectionnait pour les ranger dans le bas d’une armoire. Et chaque fois qu’il faisait ce geste, elle restait là, impuissante. Tout ce qu’ils avaient en dehors de leur amour c’était ça. Des mots. Des mots qu’il punissait, comme on aurait puni des enfants en les enfermant dans leur chambre.

Puis, il ouvrait l’armoire, comme on glisse la tête à l’intérieur de la chambre de l’enfant. Et il se remettait à jouer avec les mots comme il aurait fait une partie d’échecs avec son fils aîné.

Mais chaque fois qu’il faisait ce geste, elle tremblait. Et si cette fois, il n’ouvrait plus jamais le bas de l’armoire? Et si cette fois, il ne regardait plus les oiseaux pour décrire leur vol? Et si cette fois, il s’enfermait avec ses doutes parce que d’autres écrivaient, selon ses dires, mieux que lui, alors qu’il écrivait tout simplement autrement? De sa manière à lui. La seule qu’il connaisse. La seule qu’elle lui connaisse.

Et si cette fois, il ne laissait plus les mots aller jusqu’à lui puis à elle? S’il freinait ce désir et cette sève qui jaillisssait de lui? Et elle tremblait, là, tout au fond de la pièce.

Elle qui n’avait pu lui donner d’enfant autre que des virgules ou des majuscules, elle dont on n’avait jamais caressé le ventre arrondi par l’amour, était fière de ces enfants bien rangés sur un rayon de la bibliothèque. Les leurs.

Mais si les livres ne retrouvaient plus l’endroit où ils s’agglutinaient côte à côte depuis vingt ans?

Elle se dira que tout a été vain pour que le père rejette ainsi ses enfants. Leurs enfants. Les seuls qu’ils auront jamais. Et elle posera la main sur ce ventre qui sera plus stérile que jamais.

*sur une toile de Mabel Hill

7 commentaires »

  1. Magnifique texte Lali! Encore! Encore!

    Comment by Flairjoy — 10 juin 2008 @ 8:20

  2. Quelle belle parabole entre le désir d’enfant et de livre! Comme l’a dit Flairjoy on en veut encore des textes comme ça!

    Comment by Cat — 10 juin 2008 @ 9:22

  3. Lali, c’est splendide, vraiment ! j’en redemande tout comme Flairjoy et Cat.

    Comment by Denise — 10 juin 2008 @ 11:32

  4. J’ai beaucoup aimé ton texte, Lali ! C’est peut-être parce que j’aurais aimé plus d’enfants que j’écris des livres, moi aussi… Il me donne à réfléchir, ton couple Charlotte/Anton…

    Comment by agnès — 11 juin 2008 @ 11:03

  5. Emouvant!…

    Comment by Armando — 11 juin 2008 @ 14:56

  6. Emouvante histoire sur l’enfantement des mots, d’un couple mûr unis par autre chose que leurs enfants…

    Comment by caroline_8 — 13 juin 2008 @ 22:29

  7. Oui, c’est un beau cadeau de la vie lorsqu’un coeur bat plus fort…
    Dommage Lali qu’on ne lise pas plus souvent tes textes (actuels…).

    Comment by LOU — 2 février 2011 @ 13:51

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