Lali

15 mars 2015

Un dimanche avec Sully Prudhomme 2

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NOLDE (Emil)

Les yeux

Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux,
Des yeux sans nombre ont vu l’aurore;
Ils dorment au fond des tombeaux
Et le soleil se lève encore.

Les nuits plus douces que les jours
Ont enchanté des yeux sans nombre;
Les étoiles brillent toujours
Et les yeux se sont remplis d’ombre.

Oh ! qu’ils aient perdu le regard,
Non, non, cela n’est pas possible!
Ils se sont tournés quelque part
Vers ce qu’on nomme l’invisible;

Et comme les astres penchants,
Nous quittent, mais au ciel demeurent,
Les prunelles ont leurs couchants,
Mais il n’est pas vrai qu’elles meurent :

Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux,
Ouverts à quelque immense aurore,
De l’autre côté des tombeaux
Les yeux qu’on ferme voient encore.

(Sully Prudhomme)

*toile d’Emil Nolde

Un dimanche avec Sully Prudhomme 1

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NYBO (Poul Friis) - 7

Parce que c’est demain le 6 mars et que le poète Sully Prudhomme est né un 16 mars, j’ai invité des lectrices passionnées de poésie à se joindre à moi afin de vous offrir en ce jour quelques-uns de ses plus poèmes, en commençant par celle peinte par Poul Friis Nybo, laquelle a choisi pour vous ces vers de ce poète connu, mais néanmoins méconnu :

Mars

En mars, quand s’achève l’hiver,
Que la campagne renaissante
Ressemble à la convalescente
Dont le premier sourire est cher;

Quand l’azur, tout frileux encore,
Est de neige éparse mêlé,
Et que midi, frais et voilé,
Revêt une blancheur d’aurore;

Quand l’air doux dissout la torpeur
Des eaux qui se changeaient en marbres;
Quand la feuille aux pointes des arbres
Suspend une verte vapeur;

Et quand la femme est deux fois belle,
Belle de la candeur du jour,
Et du réveil de notre amour
Où sa pudeur se renouvelle,

Oh ! Ne devrais-je pas saisir
Dans leur vol ces rares journées
Qui sont les matins des années
Et la jeunesse du désir?

Mais je les goûte avec tristesse;
Tel un hibou, quand l’aube luit,
Roulant ses grands yeux pleins de nuit,
Craint la lumière qui les blesse,

Tel, sortant du deuil hivernal,
J’ouvre de grands yeux encore ivres
Du songe obscur et vain des livres,
Et la nature me fait mal.

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