Commentaires récents
Admin:
Archives:
mai 2026
D L M M J V S
 12
3456789
10111213141516
17181920212223
24252627282930
31  
En vos mots 995

   

Alors que je viens à l’instant de valider les textes déposés sur la scène livresque de dimanche dernier, que je vous invite d’ailleurs à lire et à commenter, si vous le souhaitez, je vous propose pour ce nouvel En vos mots de donner vie à ce tableau de l’artiste Anne Siems.

Aucun commentaire ne sera visible avant dimanche prochain, vous avez donc amplement le temps d’examiner le tableau sous tous les angles avant de décider comment l’aborder. C’est avec plaisir que nous vous lirons dans sept jours.

D’ici là, bon dimanche et bonne semaine à tous les envosmotistes et à celles et ceux qui les lisent.

3 réponses

  1. Mon lapin, je me souviens exactement du lieu et des circonstances où il s’est mis à parler.
    Nous étions maman et moi en route pour le marché. C’était du temps où on vendait encore au poids les fruits pour la confiture, et pas dans des petites caissettes en carton comme cela fut imposé, au grand dam de maman, du jour au lendemain. Maman emportait son panier d’osier, et nous achetions des fraises, des griottes, des groseilles.
    Nous nous trouvions à peu près à mi-chemin, longeant des maisons aujourd’hui démolies, quand nous avons croisé mon lapin. En fait, il existait déjà. Mais il n’avait jusque là pas beaucoup de présence dans ma vie. Il était jusque là en dormance.
    C’est donc le long des ces maisons, tout près d’où j’habite actuellement, que mon futur ami lapin déboula, et s’adressa à maman en la priant de l’adopter et de s’occuper de lui, dans un langage inventé sur-le-champ.
    Il parlait une langue bancale, quoique très compréhensible. Il disait par exemple « Mayam » au lieu de « Madame », et ce nom devint celui par lequel il la nomma définitivement. Il demandait des « cayottes », et nous comprenions bien qu’il souhaitait des carottes. Par la suite il devint cependant plus gourmand, avec un assez fort penchant pour les sucreries.
    Mayam se rendit bien sûr de bonne grâce à ses prières, et le charmant animal qui revint avec nous du marché en grignotant une cayotte, répondait désormais au patronyme convenu de Jeannot. Il allait devenir, nous l’ignorions encore, mon compagnon fidèle jusqu’à l’aube de ma vie d’adulte.
    Au fil du temps Jeannot se trouva une compagne imaginaire, du nom de Serpolette, dont il eut deux enfants dont j’ai oublié les noms. Jeannot allait comme moi à l’école, mais à l’école des lapins. Et il était censé entre-temps posséder sa maison, une sorte de terrier aménagé confortablement. Mais c’était avec nous qu’il passait le plus clair de son temps. Et Serpolette et les enfants ne faisaient pas vraiment partie de notre maisonnée. Jeannot avait aussi son univers musical typiquement lapin, sa chanteuse préférée étant la grande star Carotta King, nom inspiré bien entendu par celui de Coretta King, épouse du célèbre pasteur Martin Luther King qui n’avait à l’époque pas encore été assassiné.
    Quoique l’imaginaire ait constitué la plus grande partie de sa personnalité, Jeannot n’était pas à proprement parler un ami imaginaire. Il commença par être un petit lapin orange en caoutchouc vêtu d’une salopette verte. Mais au décès de ma marraine (j’avais alors six ans), il fut remplacé par un lapin blanc de même taille, également en matière synthétique, qui dormait chez elle dans un tiroir en compagnie d’une poupée dénommée Jeannette. Nous nous rendions chaque semaine chez ma marraine, mais je ne jouais pas vraiment avec ces deux petits personnages, pas plus que je ne jouais beaucoup chez moi avec mes poupées, qu’au demeurant j’aimais pourtant bien. Cette nouvelle version de Jeannot supplanta la première, et c’est celle qui m’accompagna le plus longuement. Âgée de dix-huit ans, je ramenai d’Allemagne où j’effectuais un séjour linguistique, une très belle peluche de la marque « Knopf im Ohr » pour remplacer le jouet qui, suite aux marques excessives d’affection prodiguées tout au long des années, s’était dégradé et ne ressemblait absolument plus à l’idée que je m’en faisais.
    Jeannot était très bavard, et exprimait tout ce que je n’aurais pas pu dire en tant que moi-même, je ne l’ai compris que bien plus tard. Car il est évident qu’en tant qu’enfant je n’étais pas apte à analyser ce mécanisme hautement compensatoire. A la maison je ne recevais pas vraiment de compliments. Jeannot quant à lui, n’attendait pas d’en être gratifié et se couvrait abondamment lui-même de louanges. Nous appelions cela ses litanies. Presque quotidiennement il répétait sans se lasser qu’il était le plus beau, le plus aimable, le plus magnifique, le plus courageux, etc. Mayam riait et lui répondait qu’il était aussi le plus modeste, terme que j’ai probablement appris grâce à lui, et pu inclure comme enrichissement à mon vocabulaire. Jeannot répétait d’ailleurs ensuite, parmi les innombrables vocables laudatifs de ses litanies, qu’il était en effet le plus modeste.
    La présence de Jeannot dans ma vie fut donc d’une grande importance. C’est aussi lui qui osa déclarer son amour pour une fille qui fréquentait mon lycée et que j’avais représentée sur un dessin. Quotidiennement, Jeannot contemplait tout enamouré ce portrait, sans que cela paraisse bizarre. Ou plus exactement, ce comportement faisait partie des mille et une bizarreries admises de sa part, mais certainement pas de la mienne. J’ignore si maman a jamais pu déceler de quoi il retournait réellement dans cette histoire, mais il eut été bien sûr impensable que je déclare avec autant de clarté ce qui constituait en réalité mes propres sentiments.
    Si Jeannot m’était précieux pour me permettre de m’extérioriser de la sorte, et remplacer les amis que je n’avais pas, cela n’empêchait pas que je rêve aussi d’un véritable animal, d’un chat qui aurait partagé ma vie et dormi avec moi. J’y pense encore souvent aujourd’hui, quand chaque soir et chaque matin je remercie mes chattes d’accompagner mon sommeil. Je me souviens d’une fois en particulier où je pris contre moi un coussin en imaginant être comblée par le toucher soyeux d’un ami félin. Mais cela dut arriver à maintes reprises.
    Il va de soi que Jeannot nous accompagnait pendant les vacances. En tout cas sa version imaginaire. Je suis reconnaissante à mes parents pour leur amour de la campagne, et pendant ces périodes de villégiature, nous partions chaque jour nous promener à travers bois, champs et villages. Papa nous apprenait les noms des fleurs, et ensemble nous allions dire bonjour le matin aux petits veaux dans la praire qui jouxtait la pension de famille où nous logions. Sur ce plan je lui dois beaucoup, et je ressens maintenant encore beaucoup de gratitude envers lui, envers eux deux, pour ce goût de la simplicité et de la nature qu’ils m’ont inculqué.
    Maman portait toujours à bout de bras un cabas contenant mouchoir, premiers secours, lunettes et protection solaires, bonbons… Ce cabas servait aussi si nécessaire à écarter les orties ou les ronces qui entravaient parfois les sentiers. Dès que nous apercevions dans le ciel un rapace, nous appelions Jeannot pour qu’il se réfugie promptement dans le sac, dont il ne sortait prudemment que quand tout danger était écarté. Quant au moment de la distribution des bonbons, il va sans dire que Jeannot n’était pas le dernier à quémander sa part, et même à essayer de tricher afin d’en récolter plus que son dû. Sa propension à aimer les douceurs devait être liée au fait qu’à ce niveau j’étais sagement amenée à me rationner. Une fois de plus, la compensation était de mise, et il s’offrait des satisfactions auxquelles je ne pouvais accéder.
    J’aime toujours les lapins. Et je possède toujours le Jeannot ramené d’Allemagne, qui contrairement à ses prédécesseurs ne s’est jamais abîmé.
    Vers l’âge de treize ans, j’ai demandé pour une Saint-Nicolas un singe en peluche. Je l’avais appelé Joli-Coeur, du nom du singe du roman « Sans Famille » d’Hector Malot, auquel je m’étais attachée. Joli-Coeur pour sa part ne s’est jamais résolu à parler. La paresse, que je ne pouvais pas trop me permettre, se révéla l’un des ses principaux défauts, et aussi la cause de ce refus d’apprentissage. Avec Jeannot, tous deux rivalisaient cependant de ressources pour accomplir les bêtises auxquelles je n’aurais jamais osé m’adonner moi-même car certaine d’être punie, alors que les frasques de mes deux compagnons amusaient follement maman.
    Si papa avait connaissance de l’existence de Jeannot et de Joli-Coeur, il ne se mêlait pourtant pas à nos jeux, tout comme il ne partageait pas les miens. Mes deux amis se montraient donc très discrets quand papa était là. Car c’était papa qu’on devait écouter, ou bien il avait besoin de silence.
    Joli-Coeur n’a pas survécu à une tentative de lavage un jour par maman. Mais ce soir, avant d’aller me coucher et après m’être souvenue de tout ce pan heureux de ma jeunesse, je prendrai tendrement dans mes bras Jeannot, et je le serrerai contre moi, en le remerciant du fond du coeur pour tout ce qu’il m’a donné.

  2. bonjour,
    Je pense que c’est ici que je peux proposer mon texte. Le voici
    Le lièvre tisseur de mots
    Un jour, alors qu’il lisait tranquillement au pied d’un arbre dans le petit bois proche de sa masure, Florentin, jeune garçon doux rêveur poète à ses heures il vit au loin un lièvre qui batifolait, courant après le vent, un zéphyr au souffle léger. Il le vit dresse les oreilles tandis que son regard se portait sur lui.
    Qu’ai-je donc ? se dit-il et lissant beau costume offert par sa marraine la fée Angélique. Toujours originale Angé comme il l’appelait. Celui-ci était recouvert d’une fine dentelle comme si du givre s’était déposé à l’aube.
    Non il n’avait rien Florentin. Seulement c’est la première fois qu’un lièvre voyait un humain. De loin il le détailla. Il lui sembla sympathique mais méfiant, il se retourna et rejoignit ses confrères dans le vent du matin non sans voler un brin de thym.
    Le lendemain et les jours suivants, le même scénario se reproduisit mais à chaque fois le lièvre s’approchait de plus en plus jusqu’ à s’asseoir si proche de Florentin que celui-ci entendait presque les battements de son cœur. Florentin tendit la main pour le caresser ; le lièvre se laissait faire. Il l’appela Barnabé. Le lendemain Florentin attendit son petit compagnon. Barnabé en un bond fut près de lui mais le petit malin se coucha sur un des livres étalés tout autour de lui. Et sans rire, le lièvre se mit à tourner les pages. Une à une, il lisait. Mais oui il lisait. D’ailleurs, ce jour-là il s’est enfui avec son précieux trésor. Florentin était stupéfait. Il le fut davantage quand pendant encore trois ou quatre jours, Barnabé répéta son manège.
    Curieux, Florentin décida un matin de la suivre. Barnabé n’était pas dupe et loin de faire le lièvre de la fable, il l’attendait. Il le mena jusqu’à une petite clairière ensoleillée et là il vit plusieurs lapereaux, qui lisaient les livres empruntés.
    Non d’un petit bonhomme se dit Florentin non seulement les lièvres lisent mais ils vont aussi à l’école !

  3. Quelques notes de piano. Anonymes. Rien que ça. Et le vide tout autour.

    Plus de souvenirs. Plus d’elle. Plus d’enfance. Plus de larmes. Plus d’absence. Rien que quelques notes de piano.

    La lune sommeille dans son épais manteau noir. Comme par magie. Puis quelques petites lumières veillent sur elle. De peur qu’elle s’effondre.

    Écoute-t-elle les mêmes notes de piano?… Forcément. C’est d’ailleurs ce qui la retient encore, à portée de mon regard.

    Soudain, un léger courant d’air paisible : « Sur mes cahiers d’écolier, sur mon pupitre et les arbres, sur le sable, sur la neige… »

    Maman me le récitait hier. Pour me dire qu’elle s’en souvenait toujours.

    Nous avons parlé de Florbela, de Hugo, de Nelligan à qui je rends visite chaque fois que je passe par le carré, de Ronsard, de Lapointe et d’André Claveau.
    Puis elle a tenu à me montrer, pas peu fière, la carte du monde, où désormais des anonymes viennent lui montrer, émus, d’où ils viennent, avec ce sentiment humain d’exister dorénavant pour quelqu’un.

    Toujours ce doux frisson d’un piano. Dans ma tête. Tellement doux. Tellement tendre. Tellement fragile. Que j’oublie presque que je n’ai jamais existé pour personne. Un jour, moi aussi, je vous montrerai, à mon tour, sur sa carte, d’où je suis…

    Et cela l’a fait rire.

    Dans ma tête, des crayons de couleur. Des oiseaux roses noyés dans un ciel vert clair. Un enfant seul. Assis. Attend. M’attend.

    Et toujours ces quelques notes de piano. Rien que ça. Et un presque vide tout autour. Presque.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *