Tellement longtemps
C’était il y a vingt ans, peut-être même trente. Je ne sais plus, moi qui ai pourtant la mémoire des dates et qui ai bien connu autrefois la veille dame qui m’attend. Il y a si longtemps que nous ne nous sommes pas vues, si longtemps. Tellement longtemps que je n’ose pas lui demander si les rumeurs étaient vraies. Si quand elle a disparu, c’était pour aimer. Juste pour ça et rien d’autre, En toute liberté, loin des regards inquisiteurs. Ou si c’était parce qu’elle ne s’en était pas donné le droit. La question brûle mes lèvres. Mais je n’ose pas la poser. J’ai pourtant le sentiment qu’elle a été heureuse. Vraiment heureuse.
Les livres sont toujours là, comme à cette époque lointaine où je le regardais, admirative. J’allais m’asseoir là, dans son bureau, et elle me parlait des écrivains qu’elle avait fréquentés, me livrait quelques secrets, partageait des anecdotes. Et j’aurais pu l’écouter pendant des heures. Et je crois que je l’ai écoutée pendant des heures.
C’était il y a si longtemps. Tellement longtemps que j’ai oublié les dates. Il me semble que la lectrice d’Evgeny Baranov et Lydia Velichko Barananov n’a jamais quitté cette pièce où je la retrouve maintenant. Et pourtant, je sais qu’il y a eu ces années où personne n’a su où elle était. Que les rumeurs avaient probablement un fond de vérité pour qu’elle s’échappe ainsi. Mais je ne lui demanderai rien. Je me tairai. Elle me parlera des écrivains qu’elle a connus. Et je l’écouterai. Peut-être un prénom reviendra-t-il plus souvent qui me confirmera que c’était bien un poète.